Article extrait du Plein droit n° 34, avril 1997
« Zéro or not zéro ? »

Collectif et consensus

André Munyinga et Christophe Daadouch

Sans-papiers ; avec-papiers

Comment faire vivre un collectif de militants dont les origines et les objectifs sont parfois très différents, voire même contradictoires ? Une fois acquis le consensus dans l’action, comment faire avancer la réflexion en ménageant toutes les sensibilités ? Quel est le rôle de chacun, sans-papiers bien sûr mais surtout ceux qui les soutiennent ? Autant de questions auxquelles le Collectif 92, implanté à Colombes, s’est trouvé confronté.

Trente-quatre nationalités, une large palette de situations sociales et juridiques, une grande diversité de soutiens, la gestion d’un collectif n’est pas chose aisée. Le regroupement de militants, soutiens et sans-papiers, aux origines et objectifs variés, est une particularité forte de ces coordinations nouvelles que sont les collectifs. Le tout est la recherche du point d’équilibre, direz-vous. Un coup vers les modérés, un coup vers les radicaux et l’affaire est faite ?

Pour autant, lier ceux qui se mobilisent par nécessité, ceux qui le font par solidarité ou humanisme, ceux qui appellent au renversement du pouvoir n’est possible que si le débat est laissé de côté au profit de l’action. Les maître mots sont agir et lutter. L’action comme condition de la fédération de ses énergies, l’action comme test du volontarisme des uns et des autres.

Alors, certes, il faut parfois s’arrêter pour rédiger un tract, et cette épreuve de vérité qu’est le papier se transforme alors en épreuve de force chez les sans-papiers. Abrogation des lois… Lesquelles ? Pasqua, Joxe, Marchand ? Disons xénophobes et chacun y mettra ce qu’il veut. Régularisation… De qui ? De tous ? Les modérés s’y opposent. Sur la base des critères des médiateurs ? Les radicaux hurleront. Soit. Disons régularisation de tous les sans-papiers et pas des clandestins, et posons comme définition que le sans-papiers est l’étranger en situation irrégulière qui fait une démarche pour obtenir un titre, à la différence du clandestin qui est celui que le collectif ne connaît pas.

Quant aux médiatiques critères des médiateurs, source de légitimité et de crédibilité de cette lutte, il a été entendu qu’il fallait insister sur le dernier d’entre eux, « insertion en France » pour dire aux plus radicaux que les médiateurs se battaient en fait pour la régularisation de tous.

Un sujet aussi central que celui de l’ouverture (ou de la fermeture) des frontières n’a curieusement jamais été abordé par le collectif, mais l’a été par des intervenants extérieurs à l’occasion de débats que le collectif organisait. Non seulement le débat n’est pas clos, mais il n’est, par prudence, pas ouvert. Les contradictions subsistent ainsi dans le plus lourd silence. Des soutiens du collectif continent à prôner à la fois la lutte contre l’immigration clandestine et les régularisations globales, la fermeture des frontières et l’abrogation des lois Pasqua et Debré.

Du côté des sans-papiers, les Madjiguène Cissé ne courent pas les rues dans les collectifs et le discours repose souvent sur la peur, légitime ou pas, de voir leur chance de régularisation réduite à néant si la barre est mise trop haut ou si le débat est politisé à l’excès. Ainsi, il faudrait, pour certains, sortir la question des sans-papiers de celle de l’immigration en général, ou pour d’autres, régulariser puis fermer les frontières. Bref, seul consensus, les papiers sont survalorisés et sont au centre des débats (trois mois, un ou dix ans, renouvelables ou non, vignettes ou cartes, etc.).

Une fois posé l’objectif, qui fait quoi ? Comment définir les rôles respectifs des sans-papiers et des soutiens dans ce collectif ? Si cette lutte est la lutte de tous, que « nous sommes tous des sans-papiers », alors la participation des soutiens aux prises de décision est légitime.

Si, au contraire, elle est celle des personnes directement visées car en situation irrégulière, le rôle des soutiens ne peut être que d’accompagnement. Le nombre important de juristes, d’élus et d’associations dans le collectif interroge d’ailleurs les sans-papiers : comment autant de « notables », de spécialistes, d’interlocuteurs auprès du préfet peuvent-ils avoir aussi peu de résultats ?

L’apparition progressive de leaders sans-papiers, le souci de ne pas se voir renvoyer le sempiternel discours sur la manipulation, la nécessité d’élargir les soutiens a conduit ce noyau dur originel d’associations à s’effacer et à entretenir l’idée d’un mouvement de sans-papiers entièrement autogéré.

Au schéma présenté partout de sans-papiers qui décident et de soutiens qui disposent, il convient d’opposer la réalité concrète d’un noyau dur mixant ces deux composantes qui, sur un pied d’égalité, prennent des décisions. Ce noyau plusieurs fois décrié n’est rien d’autre qu’une prise en main de l’action de ceux, sans-papiers et soutiens, qui font de cette lutte leur priorité absolue.

Mouvement de lutte contre l’exclusion, le collectif n’est pas à l’abri des discours d’exclusion émanant tant des soutiens que des sans-papiers. Les questions réitérées par les uns ou les autres sur la présence ou non de « clandestins » au sein du collectif, l’hostilité à l’égard des Maghrébins « barbus », la peur des « double peine » et l’animosité à l’encontre des polygames sont des réalités dans une structure si diversifiée.

Le sentiment, entretenu par le pouvoir, que certains ont des droits supplémentaires (familles contre célibataires, parents d’enfants français), les différences culturelles et sociales (entre les sans-papiers aisés et les SDF) participent à un climat parfois explosif dans une structure qui est ouverte en permanence, sept jours sur sept.

Une autre forme d’exclusion apparaît nécessairement après quelques mois : l’exclusion des non-militants. Véritable serpent de mer, le discours sur la nécessité de ne pas défendre ceux qui pêchent par manque de militantisme réapparaît après chaque manifestation. Six cents dossiers font-ils six-cents militants ? Vaste question qui s’est posée des dizaines de fois.

Combien de fois avons-nous eu à regretter que nos sans-papiers travaillent, qu’ils soient mariés et aient des enfants, qu’ils aient des amis et des loisirs, bref qu’ils soient intégrés. Tout a été essayé pour avoir une mobilisation maximale : des menaces de radiation aux formations au militantisme, des invectives aux explications.

Une fois qu’a été, par exemple, affirmé que cette lutte vise à l’obtention de la carte de dix ans, il faut constater que rares sont ceux qui, régularisés avec des cartes temporaires d’un an, continuent à se battre pour un vrai titre de résident. Parce qu’il faut lier en permanence le souci d’action forte et symbolique et le calcul des risques, il a ainsi été convenu que, pour les actions les plus risquées, ne sont invités que ceux qui sont protégés ou régularisés, en d’autres termes ceux qui sont souvent les moins jusqu’au-boutistes.

Si les collectifs sont partagés entre sécurité et militantisme, ils le sont aussi entre transparence et vigilance. Transparent, le collectif doit l’être pour que l’ensemble des acteurs puisse participer aux prises de décisions et connaître les risques encourus. Vigilant, car il doit se méfier des multiples tentatives d’infiltration (préfecture, intérieur) ou de récupération (politique, associative). Certaines décisions relèvent donc du noyau dur, marquant ainsi la limite de la transparence et de la démocratie.

Une légitimité mise en cause

Le collectif repose sur des délégués sans-papiers dont la légitimité n’est autre que militante. Délégués, ils le sont par défaut, et même si leurs qualités sont grandes, la question de leur légitimité réapparaît parfois. Leur grande dévotion à la cause, dévotion de tout moment, interroge les autres. Quels seraient leurs intérêts à un tel militantisme ? Intérêts financiers, défense de leurs propres dossiers, demande de logement ou d’aides diverses aux élus qui soutiennent ? Autant de questions émergeant du lot des rumeurs qui circulent ponctuellement.

Il a fallu aussi, très tôt, dans ce système de représentation qu’est la délégation, être vigilant quant au respect de la diversité ethnique des représentants. Alors que des efforts étaient faits pour que les délégués représentent les diverses catégories juridiques en présence, les sans-papiers ont revendiqué une représentation par nationalité ou par ethnie. La question de la place des femmes s’est posée dans les mêmes termes et a pris une dimension accrue lors de la grève de la faim de quatre femmes du collectif. Un pôle s’est organisé autour des femmes, et la réunion hebdomadaire des femmes mobilise parfois plus que l’assemblée générale qui devient progressivement la réunion des hommes.

Temps court et temps long marquent la vie du collectif. Temps long : tous les sans-papiers attendent depuis des années une éventuelle régularisation et depuis des mois que la préfecture réétudie leurs dossiers. Temps court : chaque interpellation d’un membre du collectif montre à quel point la situation bloquée depuis si longtemps peut basculer en quelques heures dans un sens positif ou négatif. Temps court dans l’organisation régulière d’événements et manifestations, temps long lorsqu’il faut attendre que les explications fournies ici ou là produisent une évolution des mentalités.

Local et national enfin marquent la lutte du collectif. C’est au niveau local qu’il faut s’implanter, convaincre, militer ; c’est au niveau national que les décisions se prendront. La mise en place de structures régionales et nationales – coordonnées et non simplement additionnées – doit permettre d’étendre l’action et d’aboutir aux résultats sou-haités.

Maison des sans-papiers des Hauts-de-Seine, 10 rue Jules Michelet, 92700 Colombes.

A une aube citoyenne



Un soleil de plus se montre,
Puis un soir et puis un autre…
Devrais-je m’inquiéter de moi ?
Ou plutôt de notre chère loi !

Chaque jour elle fait des ravages
J’entends des pleurs et vois des larmes.
Devrais-je m’inquiéter de toi ?
Ou plutôt de l’esprit des lois.

Rôdant et traquant tout faciès étranger,
Tuant chaque jour notre existence.
Devrais-je m’inquiéter de toi, France ?
Ou plutôt de l’ambiante intolérance !

Sûrement un énième soleil apparaîtra ;
Et sans doute suivi d’un autre soir.
Devrais-je m’inquiéter de nous ?
Ou plutôt de l’humanité qui nous entoure !

De partout en France jusqu’à Colombes,
J’entends « Humanité » qui gronde.
Appelant à la solidarité citoyenne :
« Que vienne alors une aube nouvelle ».

André Munyinga



Article extrait du n°34

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Dernier ajout : vendredi 21 mars 2014, 23:28
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