Édito extrait du Plein droit n° 147, décembre 2025
« Impossibles réparations »
De quelle « ingérence étrangère » parle-t-on en Tunisie ?
ÉDITO
Qu’il est loin, l’espoir suscité par le Printemps Arabe ! Le jasmin de la Révolution tunisienne a bien fané, et ne restent que ses tiges.
Au nombre des avancées adoptées au lendemain de ce mouvement figure le décret-loi du 24 septembre 2011 qui abrogeait les restrictions, instituées sous le régime de Ben Ali, à la loi de 1959 sur la liberté associative. En garantissant la liberté de constituer des associations, d’y adhérer et exercer des activités, ce décret-loi avait permis l’émergence de plus de 25 000 associations.
Oui… mais certaines s’intéressent aux droits humains. Et les droits humains, le président tunisien, Kaïs Saïed, bien que professeur de droit, il n’aime pas ça !
Peu après son arrivée au pouvoir en 2019, le chef de l’État a choisi de remettre en cause l’indépendance des associations en réformant le texte de 2011. Au programme : possibilité de dissolution par « l’administration chargée des affaires des associations auprès de la présidence du gouvernement », obligation, pour toute organisation non gouvernementale, d’obtenir l’autorisation préalable du ministère des affaires étrangères et de se conformer aux « principes de l’orientation nationale » – de quoi rendre jaloux Gérald Darmanin avec sa loi sur le séparatisme de 2021.
À l’agenda depuis deux ans, cette réforme n’est à ce jour pas adoptée. À défaut, l’interprétation restrictive du décret-loi porte d’ores et déjà des atteintes sans précédent à la liberté associative.
En 2025, pas moins de 30 associations nationales, 17 organisations internationales et 18 associations régionales – actives dans les droits et libertés, les causes féministes, la presse, l’accompagnement des plus vulnérables ou encore le développement économique et social – ont reçu des ordonnances judiciaires leur enjoignant de suspendre « provisoirement » leurs activités. En outre, elles subissent des restrictions bancaires, gelant toute opération financière. Le tout accompagné, pour leurs militant·es et dirigeant·es, d’arrestations, de poursuites et de campagnes de calomnies tant dans les médias gouvernementaux que sur les réseaux sociaux.
Que leur reproche-t-on ? Principalement d’être en partie financées par des « puissances étrangères », ce qui permettrait le « blanchiment d’argent » pour les unes, ou le « financement du terrorisme » pour d’autres. Dans les faits, les associations qui reçoivent le plus d’aides de l’étranger, accusées d’être sous « ingérence étrangère », sont celles qui placent les droits humains au cœur de leur projet.
Et parmi elles, certaines qui se préoccupent de la situation dramatique des migrant·es subsaharien·nes en Tunisie. Depuis mai 2024, des employés du Conseil tunisien pour les réfugiés font l’objet de poursuites pénales pour des accusations liées à leur soutien aux personnes réfugiées et en demande d’asile. Un tel harcèlement prolonge celui que subit l’avocate Sonia Dahmani, condamnée à plus de 4 ans de prison après avoir été interpellée violemment dans les locaux de l’ordre des avocats par des policiers masqués, pour avoir publiquement critiqué, en mai 2024, le racisme envers les migrant·es dans son pays.
Et comment justifie-t-on la suspension de la section tunisienne de l’Organisation mondiale contre la torture, de l’Association tunisienne des femmes démocrates ou encore du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux ? Par une dérive terroriste ? Non : officiellement, par des « retards administratifs dans la transmission de documents de conformité » !
Largement inspiré par Victor Orban ou Donald Trump dans leur haine du milliardaire George Soros, le pouvoir tunisien vient de lancer une vaste enquête ciblant plusieurs dizaines d’associations soupçonnées d’avoir reçu des fonds de la fondation Open Society qu’il finance [1]. Là encore, ce sont des organisations de défense des droits humains qui sont particulièrement visées.
Pour la Fédération internationale pour les droits humains, « ces décisions, prises sans base légale solide ni respect des garanties procédurales, marquent un nouvel épisode de répression contre les voix indépendantes et traduisent une instrumentalisation politique du décret-loi n° 2011-88 sur les associations [2] ». La tige de jasmin sans la fleur.
Comment alors interpréter le silence des chancelleries face à de telles dérives liberticides ? Dans le cas français, le gouvernement, si prompt à réagir à tout enfermement arbitraire en Algérie, se mure ici dans un silence coupable. Les couvertures du Point, de Valeurs actuelles ou de Marianne consacrées aux dérives du pouvoir algérien ne se comptent plus. Aucune ne vise la Tunisie.
L’explication est d’une simplicité désarmante. Kaïs Saïed est devenu un bras armé maghrébin de l’Europe dans son entreprise de bloquer les personnes migrantes, en particulier subsahariennes. Les visites répétées de Giorgia Meloni et d’Ursula von der Leyen au Palais de Carthage ne sont pas des voyages d’agrément, comme ceux de nos gouvernants pendant les « grandes années » Ben Ali. Le mémorandum signé entre l’Italie et la Tunisie, le 20 octobre 2023, puis les accords qui ont suivi, préfigurent de nouveaux partenariats avec l’Union européenne (UE).
Comme le dit la Première ministre italienne, « l’accord UE-Tunisie est la solution la plus logique en matière d’immigration. […] La Commission européenne considère que le protocole d’accord avec la Tunisie peut également être un modèle pouvant être utilisé avec d’autres pays [3] ». Dans une situation économique catastrophique, la Tunisie ne peut plus emprunter sur les marchés financiers. Mais des millions d’euros, venus d’Italie et de l’UE, coulent à flot sur les marchés de l’inhumanité.
Et dire que ce même Kaïs Saïed fait grief aux associations d’être sous « ingérence étrangère »…
Notes
[1] « Kaïs Saïed s’attaque à la galaxie de George Soros », Africa Intelligence, 4 novembre 2025.
[2] FIDH, « Tunisie : suspension arbitraire de l’ATFD et du FTDES – la liberté d’association piétinée », 3 novembre 2025.
[3] « Giorgia Meloni : L’accord UE-Tunisie est la solution la plus logique en matière d’immigration », Agence Anadolu, 21 septembre 2023.

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